Hokkaido (Japon)

- De la poudre aux yeux -

Connaissez-vous l’origine de l’expression « jeter de la poudre aux yeux » ?

Elle remonterait au XIIème siècle et proviendrait de la poussière que le premier athlète soulevait dans les yeux des suivants lors des courses sur terre battue. Celui-ci tirait alors en partie sa victoire de l’aveuglement de ses concurrents. Encore au XVIème siècle, cette expression signifiait « l’emporter sur quelqu’un ».

 

C’est littéralement ce que nous avons fait ce mois de février au Japon ! Chaussé.e.s non pas de baskets mais de skis et snowboard, nous avons joué à nous envoyer de la poussière blanche aux yeux sur les flancs de volcans fumants, dans les forêts de bouleaux et au pied d’imposantes cascades de glace ! Nul.le ne sait qui a gagné, mais quel plaisir de soulever cette neige si légère à chaque virage !

Si skier au Japon est presque un pèlerinage pour tout accro aux spatules qui se respecte, c’est parce que les vents froids de Sibérie apportent quantité d’énormes flocons qui s’accumulent en d’épaisses couches de poudreuse aérée, en particulier sur l’île du nord : Hokkaïdo.

Aux bonnes saisons, on peut comptabiliser jusqu’à 15 mètres de neige en cumulé dans les stations de ski ! Manque de bol, nous sommes arrivé.e.s en terre nippone lors de la PIRE saison depuis près de 60 ans selon les dires des locaux. Tant pis, les 6 mètres cumulés et les chutes régulières de 30 cm de fraîche ont largement fait notre bonheur !

 

Mais clairement, dans la course, c’est la Nature qui gagne. Elle nous en a balancé de la poudre aux yeux, lorsque le blizzard nous a forcé à avorter l’ascension du mont Asahidake, ou lorsqu’elle faisait rentrer de la neige par les aérations et le lanterneau du van en pleine nuit !

Impossible cependant de lui en vouloir quand on réalise avec quelle délicatesse et complexité elle façonne ses flocons de neige observés au microscope. Ça, c’est carrément des étoiles dans les yeux !

 

Mais parlons maintenant du sens que l’on donne aujourd’hui à l’expression « jeter de la poudre aux yeux »…

 

Car, dans la liste des apparences flatteuses mais trompeuses, quelque chose nous a frappé au Japon. Derrière le minimalisme des maisons et jardins traditionnels se cache une société de consommation poussée à son paroxysme.

Rien n’est récupéré, tout est acheté puis jeté. Et voir autant de suremballage, de produits à usage unique, de consommation d’eau dans les onsens (bains publics) et d’électricité jusque dans la cuvette chauffante des toilettes, dans un pays qui aurait les moyens d’agir pour la planète, il faut le dire, ça nous attriste.

Que beaucoup d’Etats indiens aient interdit l’usage du sac en plastique alors qu’ici on emballe les biscuits individuellement, ça nous met même en colère. Le Japon, 7ème plus gros émetteur de gaz à effet de serre au monde[1], n’échappe et n’échappera pourtant pas aux impacts du changement climatique[2]. Alors, à quand le changement de comportement ?

 

Pour être honnêtes, après 10 mois de voyage dans des pays d’Asie centrale, revenir à une société au fonctionnement proche de la nôtre nous chamboule quelque peu. Car finalement, derrière tous les codes du respect que compte le Japon se cache une société empreinte d’individualisme. Pas de généralisation, mais les quelques regards fuyants et méfiants quand on cherche de l’aide pour redémarrer le camion qui souffre du froid sur un parking ou les travailleurs de 75 ans aperçus sur les chantiers, nous laissent dubitatifs quant au fait que pays « développés » riment aussi simplement avec sociétés épanouies.

 

La critique est facile, et l’on peut difficilement admettre que la France soit exemplaire sur ces sujets à l’heure actuelle. Mais peut-être qu’en ces temps suspendus nous pourrions justement prendre le temps de réfléchir à la société que nous voulons pour demain, quand le cours de la vie reprendra.

 

[1] https://www.carbonbrief.org/carbon-brief-profile-japan

[2] https://www.env.go.jp/earth/tekiou/pamph2018_full_Eng.pdf

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