Kyoto et Shikoku (Japon)

- Au grand théâtre des épidémies -

Silence dans la salle, la pièce peut commencer.

Nous sommes au début du 14ème siècle en Chine. Une vague de sécheresse s’abat sur les hauts plateaux contraignant des rongeurs à rejoindre les villes. Ces rongeurs portent des puces, elles-mêmes hôtes de la bactérie Yersinia pestis, responsable de la peste. Dans le siècle précédant, l'empire mongol avait instauré la Pax Mongolica rendant plus sûres les routes commerciales d'Eurasie, favorisant le transport du pathogène le long de la route de la Soie. La fin, vous la connaissez, la peste noire ainsi propagée décimera entre 30 et 50% de la population européenne.

Fin de la pièce, applaudissements...ou pas.

L’intrigue est simple. Elle met en scène un pathogène, une perturbation environnementale qui met l’hôte de ce pathogène au contact d'humains, des routes commerciales et des sociétés aux densités de population élevées qui doivent s'adapter en urgence.

Ça ne vous rappelle rien ?

Il est intéressant de constater que si depuis la peste noire, nous avons fait des progrès incommensurables en médecine, la même pièce se rejoue encore et encore avec quelques variantes. 
Pour ne citer que les plus célèbres, on retrouve la grippe espagnole au début du XXe siècle, la grippe asiatique de 1956, la grippe de Hong-Kong en 1968, le SRAS de 2002, la grippe A (H1N1) en 2009, le MERS en 2012 et la COVID-19 cette année.

Le nombre d'émergences de maladies infectieuses dans le monde a quintuplé en quelques dizaines d'années[1].
Une pièce constamment remise au goût du jour me direz-vous. Mais pourquoi tant de succès ?

 

Des études montrent bien la corrélation entre la destruction des habitats naturels, la réduction de la biodiversité et l'émergence de maladies infectieuses[2]. Plus on détruit les écosystèmes, plus on se rapproche des pathogènes. Le décor est posé.

Ces dernières décennies, un nouveau protagoniste est entré en scène : porc, vache, poulet.

Avec l'accroissement du stock d’animaux d’élevage dans le monde, qui représente aujourd’hui 80 % de la biomasse vertébrée contre seulement 2 % de vertébrés sauvages[3], nos espèces domestiques jouent les passerelles dans la transmission des pathogènes du sauvage à l'humain. Avec l'usage intensif d'antibiotiques dans les élevages, à l'origine d'une antibiorésistance croissante, ajouté à un brassage génétique décroissant pour toujours optimiser le rendement, nous décernons la palme du meilleur incubateur de pathogène à l'animal d’élevage.

Dans ce théâtre, nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Certains sont au premier rang et feront les frais de cette tragédie, quand d'autres, au fond de la salle ne comprendront que quelques bribes de ce qui s'est échangé sous les projecteurs.
C'est d'ailleurs un peu notre cas. Nous mesurons la chance que nous avons de passer cette crise au Japon bien que les multiples rebondissements de la pièce aient modifié notre plan de voyage. Nous aimerions bien évidemment être auprès de nos proches mais, seuls sur scène ici, nous avons pu visiter des lieux magnifiques dans un calme absolu.

 

Ce que l'on retient aussi, c'est que le monde fut le théâtre d'élans de solidarité. Que les jeunes fassent les courses aux personnes âgées, que l'isolement physique du confinement renforce les liens familiaux ou que des fonds solidaires soient levés pour venir en aide aux pays qui en ont besoin, beaucoup sont passés de spectateurs à acteurs.

Enfin, nous sommes nombreux à penser qu’il est encore temps de changer l’intrigue des pièces à venir. Dans nos choix de consommation, si nous réduisons notre impact sur l’environnement, nous changeons le décor de la pièce et nous relayons les animaux d’élevage à un second rôle dans la propagation des épidémies. A nous de passer de simples acteurs à véritable dramaturges.

 

 

[1] Smith KF, Goldberg M,Rosenthal S, Carlson L, Chen J, Chen C,Ramachandran S. 2014 Global rise in humaninfectious disease outbreaks.J. R. Soc. Interface11: 20140950. http://dx.doi.org/10.1098/rsif.2014.0950

 

[2] Halliday, F.W., Rohr, J.R. Measuring the shape of the biodiversity-disease relationship across systems reveals new findings and key gaps. Nat Commun 10, 5032 (2019). https://doi.org/10.1038/s41467-019-13049-w

et https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547

 

[3] Morand, S., & Lajaunie, C. (2017). Biodiversity and health: linking life, ecosystems and societies. Elsevier. (https://books.google.co.jp/books?hl=fr&lr=&id=jHbUDAAAQBAJ&oi=fnd&pg=PP1&dq=Biodiversity+and+Health:+Linking+Life,+Ecosystems+and+Societies&ots=MP9gSpquau&sig=vBaMLTcwlfYxoGjMBWbvplb09iM&redir_esc=y#v=onepage&q=Biodiversity%20and%20Health%3A%20Linking%20Life%2C%20Ecosystems%20and%20Societies&f=false)

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